COMMUNIQUE
DE L'ASSOCIATION MAROCAINE DES DROITS HUMAINS
RELATIF A L'INSTANCE DITE EQUITE ET RECONCILIATION
L'Association Marocaine des Droits Humains considère que la création
de l'instance dite équité et réconciliation ne répond
pas aux revendications communes du mouvement des Droits Humains et insiste
sur son attachement aux résultats de la conférence nationale
relative aux graves violations des Droits Humains.
Dans sa réunion ordinaire du 14 novembre 2003,
le Bureau Central de l'Association Marocaine des Droits Humains a examiné
la recommandation du Conseil Consultatif des Droits de l'Homme afférente
à la création d'une instance dite pour l'équité
et la réconciliation, en tant que commission spéciale appelée
à traiter les " violations ayant un rapport avec les disparitions
forcées et l'emprisonnement arbitraire ".
Cette recommandation, après approbation royale le 6 novembre 2003,
est devenue une base pour la constitution d'une instance dite d'équité
et de réconciliation qui devra être constituée conformément
à l'article 7 du Dahir du 10 avril 2001 relatif à la réorganisation
du Conseil Consultatif des Droits de l'Homme.
Lors de l'examen de cette recommandation, le Bureau Central de l'Association
Marocaine des Droits Humains a rappelé la situation actuelle des
Droits Humains et les positions de principe claires de l'Association Marocaine
des Droits Humains et de la commission de suivi chargée du traitement
des graves violations des Droits Humains, positions qui ont été
rappelées dans le communiqué du 7 novembre 2003. Le Bureau
Central a aussi présenté le contenu du débat du 11
novembre 2003 qui a eu lieu entre le Conseil Consultatif des Droits de
l'Homme et les diverses composantes du mouvement des Droits Humains, concluant
par le communiqué suivant :
1. Le Bureau Central de l'Association Marocaine des Droits
Humains constate avec étonnement le paradoxe entre la recommandation
du Conseil Consultatif des Droits de l'Homme relative au dossier des graves
violations des Droits Humains et la situation actuelle des Droits Humains,
caractérisée depuis les derniers mois en particulier, par
de nouvelles violations des Droits Humains politiques et civiles tout
aussi graves, en rapport avec la nouvelle vague de la répression
politique que connaît le Maroc. Ces violations se traduisent en
particulier par la détention politique, l'enlèvement, la
torture, les conditions inhumaines de détention, les procès
inéquitables aboutissant souvent à de lourdes peines et
atteignant dans plusieurs cas la peine de mort.
A ces violations, s'ajoutent la privation de plusieurs organisations de
leur droit légitime d'exercer leurs activités légalement,
la répression, l'arrestation et la condamnation de plusieurs journalistes
et de militants des Droits Humains, la publication et l'application de
la loi dite anti terroriste. Cette nouvelle vague de répression
a lieu au moment où de nombreuses personnes impliquées dans
les graves violations des Droits Humains conservent leur postes de responsabilité
dans l'appareil étatique.
Le Bureau Central de l'Association Marocaine des Droits Humains considère
que l'initiative du Conseil Consultatif des Droits de l'Homme visant la
création d'une instance dite d'équité et de réconciliation
ne peut être sincère tant que des mesures immédiates
ne sont pas prises pour :
Ø Mettre un terme aux violations des Droits Humains
qui continuent à être commises notamment à l'encontre
des défenseurs des Droits Humains et à l'encontre des journalistes
;
Ø Procéder à la libération de tous les détenus
d'opinion et des détenus politiques conformément aux revendications
du mouvement des Droits Humains ;
2. Le Bureau Central de l'Association Marocaine des Droits
Humains considère que la recommandation du Conseil Consultatif
des Droits de l'Homme comporte certes quelques aspects positifs parmi
lesquels, en premier lieu, la décision de réouvrir le dossier
des disparitions forcées, de l'emprisonnement arbitraire et la
réparation des dommages causés aux victimes.
Le Bureau Central de l'Association Marocaine des Droits Humains note que
ladite recommandation se réfère aux principes internationaux
des Droits Humains et consacre la légitimité des revendications
des victimes ainsi que l'engagement d'établir un rapport officiel
comprenant l'analyse des violations, l'effacement de leurs effets et la
garantie de la non répétition des actes à l'origine
de ces violations.
3. Néanmoins, le Bureau Central de l'Association
Marocaine des Droits Humains considère que l'instance dite équité
et réconciliation, qui sera créée, sur la base de
ladite recommandation diverge fondamentalement avec la proposition de
la commission nationale indépendante de la vérité,
revendiquée par la conférence nationale relative aux graves
violations des Droits Humains, organisée au mois de novembre 2001
par l'Association Marocaine des Droits Humains, l'Organisation Marocaine
des Droits Humains et le Forum Marocain pour la Vérité et
la Justice. Parmi ces divergences, il y a lieu de noter :
Ø La recommandation du Conseil Consultatif des Droits de l'Homme
limite les graves violations des Droits Humains à la disparition
forcée et à l'emprisonnement arbitraire, alors que la conférence
nationale a déterminé-conformément aux textes internationaux
relatifs aux Droits Humains- les graves violations des Droits Humains
en particulier dans les disparitions forcées, l'emprisonnement
arbitraire, le procès inéquitable, l'exécution extra
judiciaire, la torture provoquant la mort ou à l'origine d'handicap
physique ou psychique, l'exil, l'éloignement forcé, l'expropriation
illégale
;
Ø L'attitude confuse et parfois négative de ladite recommandation
quant à la revendication relative à la vérité,
écartant ce concept dans la dénomination de l'instance,
tout en se contentant au niveau du contenu de la recommandation de déclarer
le principe de recherche de vérités partielles au lieu de
la vérité dans toutes ses dimensions. Plus grave, la recommandation
lie le principe de la vérité à l'exploitation idéologique
et mercantile.. ;
Ø Sur le plan légal, si la conférence nationale a
fait appel à la formation d'une commission nationale indépendante
de la vérité, sur la base d'un texte de loi particulier,
devant renforcer son indépendance et lui donner une force réelle
dans ses relations avec les parties concernées par les dossiers
des graves violations, la recommandation du Conseil Consultatif des Droits
de l'homme, quant à elle, s'est limitée à la proposition
de formation d'une instance dite d'équité et de réconciliation
sur la base de l'article 7 du Dahir prévoyant la réorganisation
du Conseil Consultatif des Droits de l'Homme, ce qui affaiblit la base
juridique de cette instance et donc son indépendance, la transformant
ainsi en simple commission au service du Conseil Consultatif des Droits
de l'Homme ;
Ø La recommandation prévoit aussi, à l'instar de
l' " instance arbitrale ", que l'instance dite d'équité
et de réconciliation se basera sur la même procédure
de réparation visant l'enterrement définitif du dossier
des violations en contrepartie d'indemnités financières.
4. Le Bureau Central de l'Association Marocaine des Droits
Humains dénonce avec force la position hostile de la recommandation,
vis à vis de la revendication relative à la poursuite judiciaire
des responsables et donc à l'application de la justice, position
s'appuyant sur un soi disant risque de susciter la haine, la vengeance,
l'anarchie, ce qui est en opposition absolue avec les principes et les
critères internationaux des Droits Humains, aux principes de l'Etat
de Droit ainsi qu'aux lois marocaines en vigueur.
5. Sur la base de ce qui précède, l'Association Marocaine
des Droits Humains insiste sur son attachement à l'ensemble des
résultats et des conclusions de la conférence nationale
relative aux graves violations des Droits Humains et appelle au renforcement
de l'unité d'action entre l'Association Marocaine des Droits Humains,
l'Organisation Marocaine des Droits Humains, le Forum Marocain pour la
Vérité et la Justice et l'ensemble des composantes du mouvement
des Droits Humains et des forces démocratiques, pour concrétiser
les revendications de la conférence nationale, en premier lieu
la formation d'une commission nationale indépendante de la vérité.
6. Le Bureau Central de l'Association Marocaine des Droits
Humains, tout en exprimant à nouveau l'attachement de l'Association
Marocaine des Droits Humains aux poursuites judiciaires des responsables
des graves violations des Droits Humains et donc à leur non impunité,
en tant que droit des victimes et de la société toute entière,
insiste sur la liaison juste et droithumaniste entre les principes de
la poursuite judiciaire, de la vérité, de l'équité
et de la réconciliation. Le bureau Central considère que
la finalité demeure certes la réconciliation mais sur des
bases justes, après l'établissement de la vérité,
la poursuite judiciaire des responsables de ces violations, l'aveu par
ces derniers de leurs actes, la reconnaissance officielle par l'Etat de
ses responsabilités et la présentation officielle et publique
des excuses. Ce qui doit être suivi par la mise en place de mécanismes
constitutionnels, légaux, institutionnels, éducatifs
,
permettant d'éviter la répétition des graves violations
des Droits Humains, mécanismes ne constituant en fait que la construction
d'un Etat de Droit et de Justice et donc d'une société où
domine effectivement le respect des Droits Humains.
7. Le Bureau Central de l'Association Marocaine des Droits Humains, dans
l'attente de connaître la constitution réelle de la dite
instance d'équité et de réconciliation et ses moyens
d'action, pour arrêter sa position définitive et concrète,
précise que l'Association Marocaine des Droits Humains a toujours
coopéré et continue de coopérer, sur le plan du principe,
avec l'ensemble des parties officielles et non officielles dans tout ce
qui permet de faire avancer, même partiellement, la situation des
Droits Humains au Maroc.
Le Bureau Central Rabat,
le 14 novembre 2003
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